retour a l'accueil
retour a l'accueil

 

- Accueil du site > Faits-divers > La tombe du SDF inconnu

La tombe du SDF inconnu

« Il dit s’appeler Igor » déclare Bruno, l’un de ses compagnons sans-domicile-fixe. Le corps de ce trentenaire caucasien gît sur le parterre principal de pelouse de la place de la République à Paris en ce frais matin de septembre 2008. Il semble encore dormir dans son sac de couchage de fortune qui ne le protège de rien. Le médecin légiste qui arrive sur place énonce rapidement ses conclusions : « mort par hypothermie ». Fait rare en cette période de l’année de voir un sans-abri succomber de froid. Une bouteille en plastique à moitié pleine de vin bon marché est placée contre son bras droit telle une peluche dans l’étreinte d’un enfant en bas âge. Quelques badauds s’arrêtent. Ils s’interrogent sur la présence de cette masse anatomique inerte allongée sur le flanc et entourée de trois policiers et du toubib. Mais la plupart ne remarquent même pas la scène. Aveuglés par leur rythme de vie parisien, ils passent à proximité sans faire attention.

L’anonymat plus cruel que le décès

Les gardiens de la paix présents sur les lieux tentent désespérément d’identifier cette personne. En vain. Aucun papier, ni médaille de baptême ne permettent de mettre un nom sur cet individu. De redonner une once d’humanité à ce corps sans vie. « Cela fait trois semaines que je le croisais. Il déclarait venir d’Ukraine mais il n’a jamais voulu parler de son passé » poursuit Bruno. Que faire ? Comment prévenir ses proches s’il demeure inconnu ? Lorsque l’anonymat accompagne un décès, le drame est encore plus grand. C’est disparaître sans laisser une seule trace, même pas un nom gravé sur une pierre tombale. Son retour à l’état de poussière s’effectue prématurément car il n’est déjà plus rien juridiquement. Pas d’état civil. Il n’a plus d’avenir car il a cessé de vivre. Mais il ne possède également aucun passé. A-t-il aimé ? A-t-il été aimé ? Des enfants ? Une famille ? On ne le saura pas. Ses éventuels proches risquent de ne jamais connaître son destin. Comment feront-ils leur deuil ? Ses rares objets personnels ne dévoilent rien sur son existence, excepté la dureté de ses derniers instants : une lampe torche en panne, une poubelle de fortune, un sac à dos rempli de vêtements usés, un sirop contre la toux périmé depuis plus d’un an et deux cigarettes à moitié éventrées dans un paquet ouvert des deux cotés. Son avenir correspond à la fosse commune. Sa dernière identité est un numéro de série dans une chambre mortuaire. Il n’est plus qu’un objet. Les faits postérieurs à son trépas, cet anonymat, cette perte d’humanité instantanée, sont plus douloureux que son décès proprement dit.

Alexandre Borde